écriture

Campagne

Il ramena tout son barda à sa maison, enchaînant les aller retours. Il commençait à suer à grosses gouttes. Quelle chaleur écrasante dans cette région. Il se sentit soulagé de retrouver la fraîcheur de son logement. Lui qui détestait être enfermé dans son appartement parisien découvrait le plaisir de profiter de son chez soi. Il se surprit à faire un brin de ménage et même à chantonner en passant le balai. Il donna à manger au chat. Installa le téléphone fixe, brancha sa box internet et fit toutes les manipulations possibles et imaginables pour que tout soit prêt dans 3 jours. Le gentil monsieur du magasin lui avait dit que ce serait le minimum au niveau des délais de raccordement. Il allait donc devoir prendre son mal en patience.

Le soleil commençait doucement à descendre dans le ciel et la forte chaleur se muait en une vague tiède et réconfortante. Tim entreprit de nettoyer la table et la chaise de jardin pour pouvoir s’improviser un apéritif à l’extérieur. Il découpa du saucisson, versa des chips dans un petit bol, ouvrit une bière et s’installa, lunettes de soleil sur le nez face à l’immensité du paysage. Quelques minutes à peine après s’être installé, il entendit un bruit à côté de lui. Une vieille dame aussi fripée qu’un pruneau vint poser une bouteille de Suze et un petit verre sur la table de Tim. Elle tira la chaise voisine et s’assit péniblement à côté de lui. Elle lui sourit et se versa d’une main tremblante un verre de l’alcool ambré. Tim ne pouvait s’empêchait de regarder ses mains pleines de tâches de vieillesse. Sa peau parcheminée semblait si fine. Son regard clair se tournait vers l’horizon flamboyant de l’Occitanie. Elle portait une simple blouse à fleurs sans manche et avait attaché ses cheveux gris de façon élégante. Tim vit des ongles vernis d’un rose pâle et pensa que la coquetterie n’avait pas d’âge. Ici, les jardins n’avaient pas de frontière. Il n’existait ni clôture, ni barrière. Un sentiment d’infinie liberté envahit le jeune homme. Le silence alentour avait un pouvoir apaisant. Peu à peu, les muscles de Tim se détendirent un à un, il se surprit à fermer les yeux et à respirer profondément, comme si pour la première fois il goûtait à l’air. Soudain, la vieille dame se mit à parler de sa petite voix douce. Elle expliqua à Tim qu’elle était née dans le village il y avait maintenant 85 ans dans la maison où elle habitait actuellement. Ses grands-parents vivaient dans la maison où logeaient Tim. Elle décrivit au jeune parisien, son grand- père courbait dans le potager à biner la terre, sa grand-mère pelant les pommes de terre, la voix de sa mère quand elle chantait des chansons occitanes. Elle lui dépeignit la fête des vendanges qui rassemblait tout le village sur la place de la Mairie. Elle expliqua à Tim que les enfants adoraient les vendanges car ils aidaient les adultes dans les vignes, la rentrée étant repoussée à début octobre. Le jeune homme écouta attentivement et goûta aux grains de raisins sucrés, il sentit la douce chaleur dans son dos courbé sur les ceps de vignes, la joie du bal qui fêtait la fin de la récolte. Transporté dans une autre époque par la douce voix de sa voisine, Tim regardait les environs avec un autre regard. Les alentours étaient empreints d’un riche passé, de souvenirs joyeux. La vieille dame venait de lui conter son premier bal des vendanges lorsqu’elle se leva lentement et retourna à sa maison à petits pas vers sa maison, laissant Tim seul dans les dernières lueurs du soleil couchant. Il embrassa à nouveau du regard le paysage en ramassant ce qu’il restait de chips, de saucisson et de bière. Juste avant de fermer sa porte, il tendit l’oreille. La voix de la vieille dame s’élevait doucement dans la nuit tombante, chantant une mélodie d’ici qu’il ne connaissait pas mais aimait déjà.

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Campagne (10)

C’était son patron. Le message était bref mais clair « Rappelle-moi vite ! ». Pas d’hésitation, il rappela sur le champ.

« – Timothée, tu fais quoi putain ? L’invectiva son chef. On attend de tes nouvelles depuis au moins 4 jours. T’en es où ?

-Me suis installée.

-Et…

-C’est tout !

-C’est une blague ?! On travaille en flux tendu, on a des délais bordel ! Je t’ai donné un mois, UN MOIS ! Je me suis battue bec et ongles pour que tu fasses ce job !

Caroline était furieuse et hurlait dans le téléphone.

-Je ne peux pas bosser sans réseau Caro ! Je suis obligée de faire installer internet et tout le bazar.

-Mais c’est justement pour ça qu’on t’a envoyé là-bas ! Alors… T’en es où ? Comment est le village ?

-Et bien… C’est un tout petit village, il y a une dizaine d’habitants.

-Moyenne d’âge ?

-Élevée.

-Élevée genre mourants.

-Non genre retraités.

– C’est bon pour nous ?

-Pas forcément, c’est pas le public visé. Ils n’ont même pas d’ordinateur.

Il entendait les talons de Caroline qui claquaient. Elle devait faire le tour de son bureau à grandes enjambées.

-Mais il y a des villages à côté ?

-Oui, mais je n’ai pas encore pu me renseigner sur la population.

-Va falloir que tu te bouges sérieusement. Les grands patrons attendent une analyse précise du terrain. Je veux des photos des environs. Une étude des besoins, de la population et de l’impact que cela pourrait avoir à moyen et long terme.

-Ok… Et tu veux ça pour quand ?

-Dans une semaine.

-Une semaine ! Mais je n’ai même pas internet ! Il me faut plus de temps.

-Deux semaines grand max !

Tim suait à grosses gouttes rien qu’à l’idée des nouveaux délais que sa patronne lui imposait.

-Écoutes moi bien ! Cette affaire va permettre à la boîte de se faire beaucoup d’argent alors tu vas me faire cette étude de marché pour cette antenne relais et tu vas faire ça efficacement et rapidement ! »

Caroline avait raccroché laissant  Tim désœuvré sur le parking du garage. Il allait devoir la jouer serré. Il aimait beaucoup Rissou. Il ne s’attendait pas à trouver des gens aussi gentils au fin fond de l’Occitanie. Et voilà que maintenant, il allait devoir se servir d’eux pour arriver à ses fins. Le reste de l’après-midi passa à une vitesse folle. Après avoir récupéré sa voiture, il fila faire tous les achats nécessaire. Sa voiture était pleine lorsqu’il se gara sur la petite place du village. Les habitants l’accueillirent avec de grands sourires. Chacun récupéra ses courses. Madeleine l’invita à venir manger le lendemain pour le remercier d’avoir fait ses emplettes. Tim se sentait utile. Il aida une vieille dame à ramener son panier jusqu’à chez elle.

Rissou lui tapa aimablement dans le dos en lui lançant avec un clin d’œil « Bienvenue chez toi petiot ». Tim eut chaud au cœur mais se sentit aussitôt gêné. En se détournant, il surprit Will qui l’observait de loin. Il ne souriait pas. L’anglais semblait essayer de le percer à jour.

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Campagne (9)

Tim se montra prudent tout au long de la route, ayant trop peur que la roue ne tienne pas le choc face aux routes en mauvais état de l’arrière pays d’Occitanie. Plus il se rapprochait de Narbonne et plus les villages étaient gros. La route devint plus large, les arbres moins nombreux et les voitures plus nombreuses. En rentrant dans Narbonne, il eut l’impression de renouer avec la civilisation et une drôle d’émotion l’envahit. Il trouva assez facilement le centre commercial et un dépanneur. Il se gara sur un parking quasiment désert et pénétra dans la boutique. Une dame se trouvait à l’accueil, il se dirigea vers elle et lui demanda si on pouvait lui réparer sa roue assez rapidement. La dame pianota quelques secondes sur son ordinateur. Elle se donnait un air important. Elle avait dû sentir le désarroi dans la voix de Tim. Elle lui demanda sa carte grise et sa carte d’identité et continua à pianoter longuement sur son clavier tout en plissant les yeux. De petites pattes d’oies se formaient au coin de ses yeux. Tim l’observait avec attention, guettant la moindre réaction sur son visage.

« – Nous pouvons changer votre roue de suite mais il faudra attendre 45 minutes et cela vous coûtera 200€. Pour ce prix, nous referons l’équilibrage bien sûr. Veuillez signer le devis et me remettre vos clés. Vous pouvez attendre dans le petit salon ou aller vous balader. Nous vous enverrons un SMS lorsque tout sera terminé. »

Tim s’exécuta fébrile. En effet, il n’avait pas regardé son portable depuis qu’il était arrivé à Glax- sur- Minervois car il ne captait pas mais ici, en ville, il allait pouvoir renouer avec les réseaux sociaux, les mails et tout le reste ! Aussitôt sorti de chez le dépanneur, il saisit son portable. Il avait 20 appels en absence, une trentaine de SMS et des mails à n’en plus finir. 19 appels en absence étaient de sa mère. Elle avait laissé quasiment autant de messages sur son répondeur. Les messages gagnaient en hystérie au fur et à mesure. Dans le dernier sa mère disait qu’elle appelait la police pour signaler sa disparition. Les SMS étaient du même acabit. Sa mère avait écrit les SMS en majuscule signalant qu’elle était complètement paniquée. Un appel s’imposait…

« – Allô maman ?

-Timothée ? C’est toi ?

-Oui…

Sa mère éclata en sanglots.

-Tu es vivant ! Mon Dieu, tu es vivant ! TU ES VIVAAAAAAANT !

Les sanglots redoublèrent d’intensité.

-Je te croyais mort ! Je suis allée à la gendarmerie mais ils m’ont pris pour une hystérique ! Ils m’ont même fait passer un éthylotest ! Ils croyaient que j’étais ivre ! Ils ne voulaient pas prendre ma déposition parce qu’il faut attendre 48h mais moi je sentais au plus profond de mes entrailles que tu étais en danger ! Alors, je me suis mise à hurler sur la dame de l’accueil et là c’est parti en vrille…

Un long silence s’installa. Tim écouta sa mère qui pleurait au téléphone. Il l’imagina dans son petit appartement cossu au centre de Paris, enveloppée dans son châle fétiche, les yeux plein de larmes.

-Ils m’ont mis en cellule de dégrisement et m’ont mise en garde à vue pour outrage à agent. Tim ! J’ai dû faire pipi devant des inconnus !

Les sanglots redoublèrent. Tim sourit imaginant sa mère en prison dans son tailleur chic, elle qui refusait de s’arrêter sur une aire d’autoroute.

-Je vais bien maman… Là où je suis on n’a aucun réseau, je n’ai pas pu te joindre.

-Pas de réseau ? Mais tu es où ?

-Je te l’ai dit maman, je suis à Glax-sur- Minervois. C’est un petit village de 10 habitants. C’est loin de tout… et de tout le monde…

-Tu es sûre que ça va ?

-Oui…

-J’ai un peu de mal à t’imaginer sans ton téléphone…

-Moi aussi, mais bon, je vais m’y faire.

-Courage mon chéri…Bon, je vais te laisser… Je pense que des excuses s’imposent au commissariat du coin… »

Tim sourit. Sa mère était très à cheval sur les bonnes manières. Elle avait dû avoir une sacrée peur pour perdre ainsi ses nerfs. Il raccrocha et écouta le dernier message vocal.

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Campagne (8)

Tim grimpa dans sa vieille guimbarde et entreprit de rejoindre le village. Il ne pouvait pas rouler trop vite, il eut  donc tout le temps d’admirer le paysage environnant.  L’Occitanie s’avérait riche en végétation. Il pensait trouver des collines écrasées de soleil mais c’est tout le contraire qui s’étendait sous ses yeux. Il admirait les collines aux pierres apparentes, les arbres méditerranéens, le thym, le romarin et les lavandes. Les cigales chantaient et couvraient le bruit des oiseaux par endroit. Le soleil caressait sa peau, il sortit ses lunettes de soleil et ouvrit grand les fenêtres de l’auto. Un sentiment de liberté l’envahit. C’est ça alors la vie dans le Sud ? Il entra lentement dans le village fit un signe de la main à Will qui était entrain de garer sa voiture et s’arrêta devant sa porte. Il entreprit ensuite de vider toute sa voiture. Son ancienne vie tenait dans une simple voiture. Il sortit des vêtements, des chaussures, des écrans, des consoles de jeux, son ordinateur et quelques souvenirs personnels. L’annonce qui vantait les mérites de sa location précisait que le logement était meublé et bien équipé, il avait donc pris seulement l’essentiel. Une fois que tous les cartons furent descendus, il alla garer sa voiture correctement, croisa à nouveau Will qui se rendait à la salle communautaire qui servait de mairie, de poste, de pharmacie, de bureau de tabac et d’épicerie de secours.

Vider les cartons ne fut pas une mince affaire. Il rangea les vêtements dans les placards, essaya de trouver une place pour chaque écran, installa la télé et fit un brin de ménage. Il était entrain d’enrager pour brancher la télévision quand son ventre se mit à crier famine. Il regarda l’horloge qui lui indiqua 13h30. Il n’avait pas vu le temps passé, occupé qu’il était à se construire un nid douillet. Le frigo était aussi vide que son ventre, la télé ne fonctionnait pas et au vue des auréoles sur son tee-shirt, il devait être entrain de se déshydrater gravement. Il fallait se rendre à l’évidence, une expédition en ville était de mise. Il entreprit de faire une liste du nécessaire : de la nourriture, mais aussi des produits d’hygiène, un téléphone fixe et autre vinrent remplir le petit bout de papier. Avant de se rendre en ville, Tim prit une rapide douche et voulut passer à la salle communautaire. Il se dirigea donc d’un bon pas vers la petite salle et y trouva Rissou, Will, une des vieilles dames qui avaient assisté à la partie de pétanque désormais mythique et une autre qui se trouvait derrière le comptoir et devait être la gérante de ce lieu de vie. Tim lança un bonjour tonitruant et les autres lui répondirent d’une seule voix.

« – Dites, je vais faire quelques courses et faire changer mon pneu, vous me conseillez d’aller vers Narbonne ou Carcassonne ? »

Tous les regards se tournèrent vers lui. Et ce qui lui arriva ensuite dépassa totalement le pauvre Tim. C’est ainsi qu’il se retrouva sur la route de Narbonne avec 5 listes de course différentes. En effet, en entendant que Tim allait en ville, les autres habitants lui demandèrent de faire quelques emplettes pour eux afin de ne pas avoir à faire le trajet. Le jeune homme n’ayant pas osé refuser la première demande, les autres s’engouffrèrent dans la brèche et lui sautèrent dessus avec leurs petits papiers. On aurait dit qu’ils le savaient et qu’ils lui avaient tendu un guet apens. Alors qu’il se dirigeait vers sa voiture Rissou l’avait d’ailleurs rattrapé en courant et lui avait glissé une recommandation « Pour le pastis, tu prends bien du Ricard hein ? Pas autre chose ! Le reste c’est du pissagno. »

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Confession d'une hypocondriaque

Hypocondriaque : Personne atteinte d’hypocondrie, maladie se traduisant par la peur, l’obsession d’être malade.

 Je vais vous confier quelque chose, je suis hypocondriaque. Jusque- là je gérais à peu près ma phobie. J’avais des crises de panique ponctuelle mais globalement ça allait. Et puis, il y a eu le jeudi 12 mars, l’allocution du Président, l’annonce des fermetures d’école et du confinement « raisonné ». L’effet fut immédiat, palpitations, sensations d’étouffements, impression de tomber dans un puit sans fond.

Après une nuit agitée, il a pourtant fallut retourner à l’école pour préparer la dernière journée de classe avant longtemps… Sortir de la voiture après 5 minutes à avoir fixé la porte et enfin se diriger vers sa classe comme un automate, croiser une collègue et se mettre à pleurer, avoir l’impression que tout est sale, souillé. La journée fut un calvaire. Ne rien toucher outre mesure, se laver les mains encore et encore, rester à un mètre de distance, respirer à fond, lutter contre l’angoisse et rentrer chez soi en courant.

Ce confinement est une véritable épreuve pour l’hypocondriaque que je suis et pour bien d’autres gens aussi. Les crises d’angoisse se multiplient, je suffoque, n’est-ce pas un symptôme ? Essayer de se raisonner et faire des exercices de respiration.

J’ai envie de crier, de m’arracher la peau, de me désinfecter encore et encore. Il faut tuer les germes, il faut tousser dans son coude, il faut se laver les mains longuement, minutieusement.

Faustine tousse, il faut l’amener chez le docteur. Je fais une crise d’angoisse dans la salle d’attente. Tout est sale et vicié. Je dis à mes filles de ne toucher à rien. Je frôle l’hystérie. Je crie intérieurement. Se laver les mains encore et encore.

Et puis, il y a les autres…ceux qui ne comprennent pas, ceux qui se croient invincibles et bronzent sur les Buttes Chaumont, ceux qui quittent la ville pour envahir et contaminer les campagnes. La colère, l’incompréhension, la sensation que tous ces gens nous mettent tous en danger. Avoir envie de se déchiqueter, faire une nouvelle crise d’angoisse, étouffer à nouveau.

Et puis, il y a la télé, les infos qui égrènent le nombre grandissant de gens contaminés et de morts. Je prends la décision de ne plus regarder les nouvelles, trop anxiogènes.

Essayer de respirer à fond, s’imaginer dans un endroit calme, avoir les larmes aux yeux, se laver les mains encore, désespérée de ne pouvoir se libérer de cette cage qui oppresse la poitrine. Penser aux gens qui sont directement en contact avec ce satané virus au quotidien et avoir beaucoup d’admiration pour eux.

Respirer à fond, respirer à fond…et se laisser happer doucement.

écriture

Campagne (6)

Au pied du mur, Tim se dirigea en traînant les pieds vers le boulodrome. L’endroit était abrité par un immense mûrier platane. Un petit courant d’air venait rafraîchir l’atmosphère.

– Je prends Tim dans mon équipe ! On se le fait en doublettes ou en triplettes ? lança Rissou à la cantonade.

Personne ne répondit. Les autres hommes du village, ils étaient 7, regardaient le bout de leur chaussure visiblement mal à l’aise. Ils jetaient des regards furtifs à Gabi qui semblait remonté comme une pendule et lustrer ses boules avec vigueur.

– Je crois qu’on va partir sur une doublette… Qui va avec Gabi ? interrogea Maurice.

Aucune réponse.

– C’est bon les gars, on sait tous que Gabi est mauvais joueur mais bon, il est pas méchant !

– On était convenu qu’on devait jouer avec lui à tour de rôle Rissou et là c’était ton tour ! lança le plus courageux du groupe.

Maurice fit la grimace.

– Mais Tim me connaît, il sera plus à l’aise avec moi. Je prends le tour du suivant sur la liste.

Un grand homme blond souffla et murmura un « shit ». Il était élégamment habillé et portait des petits mocassins ajourés.

– Je être obligé de jouer avec Gabi ? demanda le blond avec un fort accent anglais.

– Ouais Will, t’as pas le choix mon pote…dit Maurice en lui tapotant dans le dos pour compatir.

Gabi vit arriver William vers lui.

– Ah non ! Pas l’english ! hurla-t-il.

Will se tourna vers les autres qui lui firent signe d’avancer.

– Ah non ! Ah non ! C’est pas normal ! Pourquoi c’est pas quelqu’un d’autre ?

– On a tiré au sort ! mentit Claude avec assurance.

Gabi pesta en disant que ce n’était pas juste et que dans ces conditions, il ne pourrait pas jouer correctement sa partie. Lorsqu’il se calma la partie put enfin commencer. Maurice lança le cochonnet et Gabi tira la première boule de la partie puis se fut au tour de Tim qui lança tant bien que mal. Le jeune homme connaissait les bases du jeu. Il savait qu’il fallait se rapprocher le plus du cochonnet. Il pensait naïvement que ses connaissances sommaires lui permettraient de jouer sans faire trop de vague, et, pour l’instant, sa stratégie s’avérait payante. Son équipe menait 7 à 5 et Gabi malmenait le pauvre Will qui marmonnait des phrases en anglais et lançait des regards implorants aux autres hommes.

– Bon, p’tit gars, il faut absolument que tu tires ! chuchota Rissou à Tim.

Ce dernier acquiesça et lança sa boule comme d’habitude, elle roula non loin du cochonnet.

– T’as pas tiré mais c’est pas mal…dit Maurice.

La partie continuait, et l’équipe de Rissou et Tim menait miraculeusement la danse au grand dam de Will qui se faisait traiter de tous les noms d’oiseaux par un Gabi furibard. Le score était maintenant de 12 à 10. La configuration du jeu semblait complexe. Maurice avait arrêté Tim juste avant qu’il lance et il faisait des aller retour entre lui et le jeu.

– Écoute- moi, bien, tu tires ! Tu pointes pas !

Tim sentit la pression montait en lui. Les autres habitants du village s’étaient rassemblés et tous regardaient la partie avec attention. Un silence de mort régnait sur le boulodrome.

– Je peux te parler deux minutes ? demanda Tim à Rissou juste avant de lancer.

– Maintenant ?

– Oui !

Les deux hommes s’éloignèrent de la « foule ». Les autres les observaient.

– Écoute Rissou, faut que je te dise quelque chose… Je ne connais pas la différence entre tirer et pointer. Moi, je lance la boule en priant le dieu pétanque qu’elle se rapproche le plus possible du jambonneau !

– Du cochonnet ! On appelle ça le cochonnet !

Maurice se passa une main sur le visage.

– Tu fais n’importe quoi depuis le début ? Tim acquiesça. Fan de pute, t’as le cul bordé de nouilles pour avoir fait d’aussi bons tirs. Tim haussa les épaules. Je t’explique : le pointeur, il doit se rapprocher le plus possible du cochonnet et le tireur, lui, il doit essayer de dégager les boules qui gêne pour essayer que son équipe prenne le point. T’as compris ?

Tim fit oui de la tête et ils retournèrent ensemble sur le terrain de jeu. Une des vieilles dames de tout à l’heure semblait légèrement pompette et Madeleine la tenait par le coude. Tim respira à fond, se concentra sur les boules et lança la boule. La scène semblait se passer au ralenti. Il vit la boule s’élever dans les airs et retomber lourdement sur les boules de l’équipe adverse permettant ainsi à sa propre équipe de remporter deux points et de gagner la partie. Rissou cria de joie ! Madeleine lâcha la vieille qui faillit tomber ! Claude sourit et Gabi injuria copieusement le pauvre Will.

– Arrête de rouméguer Gabi, ce n’est qu’un jeu !

– La chance du débutant ! Me faire humilier par un parigot ! Je veux ma revanche la semaine prochaine ! Je vous reprends tous les deux mais moi je veux pas de l’english, c’est Claude qui jouera avec moi !

Claude se retourna lorsqu’il entendit son nom et fit un grand sourire béat. Gabi ramassa ses boules et rentra chez lui furieux. Madeleine ramena la vieille chez elle et le reste des habitants rejoignit les tables tranquillement pour boire un dernier verre.

– Vous avez un pneu crevé à ce qu’il paraît ? glissa Will à Tim.

– Oui… et apparemment, les dépanneuses se font rares dans les parages.

– J’ai un kit anti-crevaison à la maison if you want. Vous pourrez amener votre voiture au garage comme ça ! proposa Will.

– Avec plaisir ! Merci, vraiment.

Ce soir là, Tim rentra chez lui quelque peu ivre mais heureux.

écriture

Campagne (5)

5.

Après que Maurice eut quitté la maison, Tim entreprit de ranger ses affaires. Cela fut vite fait car il n’avait quasiment rien. Il avait vendu tous ses meubles avant de quitter Paris, désirant faire table rase de sa vie d’avant. Il avait envie de changer d’air avait-il déclaré à ses amis. Pour un changement d’air, cela s’avérait radical ! Lui, Timothée Bourru, chargé en communication et marketing pour une grande marque de yaourts, le type le plus connecté de son entreprise, se retrouvait seul au fin fond de la campagne audoise.

Il avait machinalement branché tout son attirail électronique. Il tournait en rond depuis quelques minutes lorsqu’il fit quelque chose qu’il n’avait pas fait depuis des années, il fit le ménage ! Poussière, balai, il récura les moindres recoins de la maison, avec Staline sur les talons. Visiblement, les héritiers de Jules n’avaient pas eu à cœur de vider la demeure. Tim retrouva de nombreuses affaires de l’ancien habitant mais il n’osa rien toucher. La chaleur s’engouffrait par les fenêtres grandes ouvertes. Après cette séance intensive de ménage, Tim fila sous la douche. Il fit couler l’eau fraîche sur son visage et il sentit les tensions et la crasse disparaître dans les tuyaux. Maurice lui avait parlé d’un rituel chez les habitants. Été comme hiver, à 18h30 pétante, tout le monde se retrouvait à la Mairie pour boire l’apéro. Rissou l’avait incité à venir se présenter arguant que les autres comprendraient qu’il vienne les mains vides. Tim hésitait…Il n’était pas vraiment du genre à se fondre dans la foule. Il avait du bagou dans son métier mais se montrer peu sociable dans sa vie personnelle. Il disait avoir deux facettes. Très entouré à son travail, il n’avait que très peu d’ami et de famille.

Tout en s’habillant, il songea à donner des nouvelles à son entourage. Puis, passant d’une idée à une autre, il se décida à faire une liste des achats qu’il fallait qu’il fasse.

En tout premier lieu, il lui fallait une antenne télé ! Ensuite, il lui fallait un téléphone fixe. Il avait repéré une prise téléphonique dans un coin du salon. Et…si il y avait une prise téléphonique, il pouvait y avoir internet. Il fit également une liste alimentaire et envisagea l’achat d’une clim amovible. Staline grimpa sur la table et vint se frotter à la tête de Tim. Ce dernier ajouta : litière, nourriture pour chat sur sa liste de course longue comme le bras. Il recommençait lentement à reprendre espoir. Non, il n’était pas coupé du monde, il survivrait à cette épreuve et surtout il ne fallait pas qu’il oublie qu’il était ici pour tout oublier, se détendre.

Lorsque Madeleine et Rissou vinrent le chercher, Tim fut surpris de les voir si bien apprêtés. Maurice avait mis un jean et une petite chemise à manches courtes, il portait un béret et des boules de pétanque. Madeleine, quant à elle, portait une élégante robe. Elle avait remonté ses cheveux en queue de cheval et tenait une tarte qui sentait terriblement bon. Le couple regardait Tim de la tête au pied.

– Mon p’tit gars, tu pourrais faire un petit effort vestimentaire non ? On est entre nous mais quand même !

Madeleine acquiesça. Tim ne semblait pas comprendre ce qu’on lui reprochait. Le couple s’engouffra dans la maison comme un ouragan.

– Ma parole mais il fait estoufadou chez toi ! hurla Madeleine. Il faut absolument fermer les volets et les fenêtres ! Si tu veux conserver la fraîcheur, il faut bien aérer le matin et la nuit. La journée, tu fermes tout ! lui expliqua-t-elle en fermant les volets et les fenêtres. La règle d’or c’est d’ouvrir après 20h et de fermer avant 9h du matin.

Tim nota mentalement les conseils de Madeleine qui avait disparu à l’étage.

– Bon, tu n’aurais pas une petite chemise ou un polo à mettre avec ton jean ? C’est ta première rencontre avec les autres, il s’agit de faire bonne impression.

Maurice s’était assis sur le canapé pendant que Tim fonçait dans sa penderie chercher un polo un peu plus seyant. Lorsqu’il descendit, le couple le regarda d’un air approbateur. Ils se dirigèrent donc tous les trois vers la Mairie. Timothée se sentait nerveux. Une petite boule se formait dans sa gorge. Il voulait faire bonne impression, c’était plus fort que lui. Lorsqu’il arriva sur la petite place qui servait de parking et de parvis à la Mairie, il remarqua que des tables avaient été disposées à l’extérieur. Des plats étaient posés de ci de là. Les gens riaient et discutaient. Tim nota rapidement la moyenne d’âge des personnes présentes, environ cinquante ans. Les plus jeunes devaient arriver un peu plus tard. Lorsque les autres le virent, ils le saluèrent poliment. Maurice se chargea de le présenter.

– Alors, je vous présente Timothée Bourru, c’est lui qui loue la maison du vieux Jules.

Tim lança un « bonjour » hésitant et selon lui peu convaincant.

– Et bien vous vous êtes fait désirer ! On attendait plus que vous pour trinquer ! dit un homme au physique sec. Il se saisit d’un petit verre de vin blanc et dit : À nous, habitants de Glax !

– À nous ! reprirent en chœur tous les convives en levant leurs verres.

Le parisien regarda autour de lui, seulement une vingtaine de personnes était présente.

– On n’attend pas les autres ? glissa Tim à Rissou.

– Quels autres ? demanda Maurice surpris.

– Ben… Les autres quoi ?ajouta le jeune homme en désignant la poignée de personnes entrain de trinquer.

– Mais on est tous là ! dit Maurice en glissant un verre de pastis dans la main de Tim.

– Comment ça on est tous là ? la voix de Tim montait dans les aigus comme saisit d’une angoisse grandissante.

– Ben TOUS ! insista le vigneron.

Tim se sentit saisi d’un vertige. Il était venu se terrer dans un village du fin fond de la France, village qui semblait d’un autre âge et qui ne possédait qu’une vingtaine d’habitants. Pour se revigorer, il but d’un trait le pastis que lui avait servi Rissou.

– Il a une bonne descente le parigot ! fit remarquer bruyamment Gabi qui était assis dans un coin.

– Fais pas attention à lui Tim, il est jaloux comme un pou !

– Moi ? Jaloux ? Tu rigoles ou quoi ! Pffff

L’homme au physique sec pose une main apaisante sur l’épaule de Gabi.

– Excusez Gabi, Tim. Dit-il.

– Ce n’est rien, ce n’est rien…

– Je me présente, je suis Claude, le maire du village. En disant cela, il tendit une main bienveillante à Tim. Alors, jeune homme, qu’est-ce qui vous amène chez nous ? demanda-t-il.

Tim sentit les oreilles se dressaient et les conversations s’interrompirent pour entendre sa réponse. Il regarda autour de lui, désemparé par tous ces visages inconnus.

– Je… je ne sais pas trop en fait… Je suis venu pour…me…ressourcer !

Les habitants hochèrent la tête. La réponse semblait leur convenir.

– Bienvenue à Glax-sur- Minervois alors !

Claude tourna les talons et se dirigea vers une vieille dame assise sur une chaise. La vieille était élégamment vêtue et buvait un tout petit verre d’alcool. Elle était assise à côté d’une autre dame, un peu moins âgée en apparence et qui riait à gorge déployée. Une main s’abattit soudain sur l’épaule de Tim.

– Allez p’tit gars, c’est l’heure de la pétanque ! dit Rissou.

– Je ne joue pas à la pétanque, désolé…répondit Tim.

– C’est trop bien pour toi la pétanque, hein le parigot ? demanda Gabi en ramassant ses boules.

– Arrête de le faire caguer Gabi ! On a compris que t’aimais pas les gens de la capitale. Lança-t-il, puis se tournant vers Tim, il murmura. Maintenant, tu vas prendre tes couilles et tu vas lui montrer qui tu es ! Et en disant cela Maurice donna à Tim deux boules de pétanque.